Savoir-faire · Produit
Fabrication de la moutarde : un piquant qui n'existe pas avant le broyage
Une graine de moutarde entière et sèche ne pique pas. Le piquant naît à l'instant où on l'écrase dans un liquide, et tout le procédé consiste à le faire naître, puis à le garder.
La recette tient en peu de mots — des graines, un liquide acide, de l'eau, du sel — mais chaque geste compte. Un broyage qui ne doit pas chauffer, un tamisage qui décide de la texture, un repos qui laisse le piquant s'installer : la même graine peut donner une moutarde fine ou à l'ancienne, forte ou plate.
Cette page suit la graine jusqu'au pot, avec les chiffres publiés, et explique ce que « fine », « à l'ancienne », « de Dijon » ou « de Bourgogne » garantissent vraiment.
LA GRAINE
Brune, noire ou blanche
Trois espèces, deux familles de piquant.
LE GESTE CLÉ
Broyer sans chauffer
La chaleur détruit l'enzyme qui fabrique le piquant.
LE REPÈRE
22 % d'extrait sec
Minimum de matière sèche issue des graines dans une moutarde de Dijon.
Deux idées reçues
Non, la moutarde de Dijon ne vient pas forcément de Dijon. Depuis un décret de 1937, « moutarde de Dijon » est une dénomination générique : elle désigne une recette — graines brunes ou noires, tamisées, au moins 22 % d'extrait sec de graines — que l'on peut suivre partout. Le Canada était en 2021 le premier exportateur mondial de graines de moutarde, et c'est de là que vient l'essentiel des graines que la France n'a pas produites. La provenance bourguignonne se lit sous un autre nom : l'IGP Moutarde de Bourgogne.
Et non, les graines ne sont plus noires. La moutarde noire, Brassica nigra, a longtemps fourni les moutardes fortes. Elle a presque entièrement cédé la place à la moutarde brune, Brassica juncea : la noire lâche ses graines dès qu'elles sont mûres, ce qui la rend inadaptée à la récolte mécanique. Le piquant est de la même famille ; c'est l'agronomie qui a tranché.
Le procédé, en sept étapes
Les titres du schéma mènent chacun au détail de l'opération, plus bas.
Graines brunes ou noires pour les moutardes fortes, mélange avec la blanche pour les douces.
Tri, retrait des poussières, pailles et graines étrangères
↳ Écartés ici : poussières, pailles, graines d'autres espèces
▼
Les graines s'hydratent dans le liquide de la recette : eau, vinaigre, vin blanc ou verjus, sel.
Selon les recettes, elles trempent avant broyage ou sont broyées directement dans le liquide
▼
Les graines sont écrasées en pâte, sans aucun échauffement.
C'est ici, et seulement ici, que naît le piquant
▼
Moutarde fine : la pâte passe au tamis, les téguments sont retenus.
Moutarde à l'ancienne : broyage grossier, pas de tamisage
↳ Écartés ici : les téguments, ou son de moutarde — valorisé en alimentation animale, ou comme épaississant pour la moutarde blanche
▼
▼
▼
Mise en pot, fermeture, étiquetage — l'allergène « moutarde » mis en évidence.
L'acidité et le sel assurent la conservation
Cinq étapes sur sept sont communes à bien des condiments : nettoyer, tremper, désaérer, laisser reposer, empoter. Deux sont propres à la moutarde. Le broyage, parce que c'est lui qui déclenche la réaction du piquant, et qu'un échauffement suffit à la compromettre. Le tamisage, parce que c'est lui, et lui seul, qui sépare une moutarde fine d'une moutarde à l'ancienne.
Chaque étape en détail
ÉTAPE 1
Réception et nettoyage des graines
Les dénominations fixent l'espèce : graines brunes ou noires, seules, pour la moutarde de Dijon, forte ou à l'ancienne ; mélange avec la moutarde blanche pour la moutarde douce. Les graines sont triées pour écarter poussières, pailles et graines étrangères. Une graine propre, mûre et non déshuilée est la première condition d'une bonne moutarde.
ÉTAPE 2
Trempage
Les graines s'hydratent dans le liquide de la recette : eau, vinaigre de fermentation, vin blanc, verjus — le jus acide du raisin vert —, moût de raisin. Le décret autorise d'autres liquides potables. Pour l'IGP Moutarde de Bourgogne, le vin blanc doit représenter au moins 25 % du liquide de dilution, 15 % pour la version à l'ancienne.
ÉTAPE 3
Broyage à froid
Les graines sont écrasées en pâte fine, traditionnellement entre des meules. Le broyage rompt les cellules et met en contact l'enzyme et les composés soufrés que la graine tenait séparés : c'est à cet instant que le piquant se forme. Le cahier des charges de l'IGP le dit en toutes lettres : les graines ne doivent avoir subi aucun échauffement.
ÉTAPE 4
Tamisage
Pour une moutarde fine, la pâte passe au tamis, qui retient les téguments : il ne doit en rester que 2 % au plus dans une moutarde de Dijon ou une moutarde forte. Pour une moutarde à l'ancienne, on broie grossièrement et on ne tamise pas : les fragments d'enveloppe font les grains visibles et le croquant.
ÉTAPE 5
Désaération
Le broyage emprisonne de l'air dans une pâte épaisse. On le retire avant le repos et l'empotage, pour obtenir une pâte dense, lisse et régulière d'un pot à l'autre.
ÉTAPE 6
Repos
La pâte repose avant l'empotage. Le cahier des charges de l'IGP décrit une étape « suivie d'un repos » qui « permet de développer le piquant » : la réaction se poursuit et le piquant s'installe.
ÉTAPE 7
Empotage
Mise en pot, fermeture et étiquetage. La moutarde figure parmi les quatorze allergènes à déclarer : elle est mise en évidence dans la liste des ingrédients. L'acidité du vinaigre ou du verjus et le sel assurent l'essentiel de la conservation.
Ce que coûte le procédé
Dans une moutarde, l'ingrédient qui coûte, c'est la graine. La loi en fixe la part minimale sous forme d'extrait sec : au moins 22 % du produit fini pour une moutarde de Dijon, dont 8 % de lipides venant de la graine ; 18 % pour une moutarde à l'ancienne, dont 5 % de lipides ; 15 % pour une moutarde douce. L'IGP Moutarde de Bourgogne place la barre plus haut : 24 % pour la version tamisée, 20 % pour l'ancienne. Le reste du pot, c'est surtout le liquide de la recette et le sel.
Le tamisage a un prix. Il retient l'enveloppe de la graine — environ un cinquième de sa masse chez la moutarde blanche — et ne laisse passer que l'intérieur broyé. Pour une moutarde fine, une partie de la graine achetée sort donc de la chaîne sous forme de son. Ce son n'est pas perdu : chargé du sel de la recette, il est valorisé en alimentation animale, et celui de la moutarde blanche, riche en mucilage, sert d'épaississant. La moutarde à l'ancienne, elle, garde toute la graine.
Le temps, en revanche, pèse peu. Un trempage, un broyage, un temps de repos : la moutarde n'immobilise pas ses cuves des semaines, comme un vinaigre de fût. Ce qui fait son prix, c'est la teneur en graine et la provenance de celle-ci.
La graine voyage plus que la recette. En Bourgogne, la culture de la moutarde a été relancée : 3 020 hectares en Bourgogne-Franche-Comté en 2021 ; en 2023, près de 11 000 hectares sous contrat, dont 9 900 dans la région. L'objectif de la filière est de couvrir 30 à 40 % de ses besoins en graines régionales ; le reste vient surtout du Canada, premier exportateur mondial en 2021. Une moutarde fabriquée en France n'est donc pas, par défaut, une moutarde de graines françaises.
Pourquoi la graine pique au broyage
Dans la graine, le piquant existe sous une forme inerte : des molécules soufrées, les glucosinolates, stockées dans certaines cellules. L'enzyme capable de les transformer, la myrosinase, est rangée dans d'autres. Tant que la graine est entière et sèche, les deux ne se rencontrent jamais.
Le broyage en milieu humide rompt les cellules et les met en contact. La myrosinase coupe alors les glucosinolates et libère des isothiocyanates : ce sont eux qui piquent. C'est un système de défense de la plante — une graine croquée par un insecte devient piquante à l'endroit même de la morsure. La moutarde de table exploite ce mécanisme à l'échelle d'une cuve.
| Graine | Huile | Protéines | Glucosinolate dominant | Composé piquant | Caractère |
|---|---|---|---|---|---|
| Brune Brassica juncea | 35 % | 30 % | Sinigrine | Isothiocyanate d'allyle | Volatil : monte au nez, s'échappe à la chaleur |
| Noire Brassica nigra | — | — | Sinigrine | Isothiocyanate d'allyle | Même famille que la brune |
| Blanche Sinapis alba | 27 % | 34 % | Sinalbine | Isothiocyanate de p-hydroxybenzyle | Non volatil : reste en bouche, se dégrade avec le temps |
Teneurs en huile et en protéines rapportées à la matière sèche, graines canadiennes, moyenne sur dix ans. Les graines sont très riches en glucosinolates : de 136 à 157 micromoles par gramme de matière sèche pour la récolte canadienne 2025, et jusqu'à 200 dans la littérature.
Le paradoxe de la chaleur. La réaction qui fait le piquant est enzymatique, et une enzyme se dénature à la chaleur. La myrosinase de la moutarde brune ne garde que 35 % de son activité après dix minutes à 70 °C. Un broyage qui s'échauffe produit donc une moutarde plate. Et une fois formé, l'isothiocyanate d'allyle est volatil : la chaleur de la casserole le chasse. Le piquant se fabrique à froid et se perd à chaud.
Le pH joue aussi : à pH proche de la neutralité, la réaction donne surtout des isothiocyanates, les composés piquants ; en milieu plus acide, elle oriente une part de la transformation vers des nitriles, qui ne piquent pas. C'est pourquoi le moment où l'acidité intervient fait partie du savoir-faire de chaque moutardier — nous le détaillons sur notre page sauces, moutardes et condiments.
Fine, à l'ancienne, de Dijon, de Bourgogne : ce que dit la loi
En France, les dénominations des moutardes sont encadrées par le décret du 6 juillet 2000, qui a remplacé celui de 1937. Elles fixent l'espèce de graine, le mode de broyage et une teneur minimale en graine. Seule l'indication géographique protégée ajoute une origine.
| Dénomination | Graines | Broyage | Extrait sec de graines minimal |
|---|---|---|---|
| Moutarde | Brune, noire ou blanche | Tamisée ou non | 15 % |
| Moutarde douce | Mélange de brune ou noire et de blanche | — | 15 % |
| Moutarde forte ou extra-forte | Brune ou noire, non déshuilées | Tamisée, 2 % de téguments au plus | 22 % |
| Moutarde de Dijon | Brune ou noire, non déshuilées | Tamisée, 2 % de téguments au plus | 22 %, dont 8 % de lipides |
| Moutarde à l'ancienne | Brune ou noire, non déshuilées | Grossier, sans tamisage | 18 %, dont 5 % de lipides |
| Moutarde de Bourgogne (IGP) | Graines récoltées en Bourgogne ; vin blanc d'appellation bourguignonne | Tamisée ou à l'ancienne | 24 % (tamisée), 20 % (à l'ancienne) |
L'IGP Moutarde de Bourgogne est enregistrée au niveau européen depuis 2009 : graines et vin viennent de la région, et la fabrication s'y déroule.
Ce que le procédé change pour qui l'achète
Au frais après ouverture
Le piquant d'une moutarde brune est volatil : il s'échappe un peu à chaque ouverture, et plus vite à la chaleur. Refermez bien le pot et gardez-le au réfrigérateur.
Hors du feu
Une moutarde qui bout perd son piquant. Pour une sauce, incorporez-la en fin de cuisson, feu coupé ; pour une croûte sur un rôti, c'est au contraire la cuisson qui l'adoucit.
Lire le nom
« De Dijon » décrit une recette, « de Bourgogne » garantit une origine, « à l'ancienne » signale une graine non tamisée. Fine ou à l'ancienne, c'est souvent la même graine, avec un tamis de différence.
Allergène : la moutarde fait partie des quatorze allergènes dont la présence doit être signalée. Elle est mise en évidence dans la liste des ingrédients de chaque produit qui en contient, y compris les sauces et vinaigrettes.
Nos moutardes
Trois moutardes bio à la recette courte, en pot de 200 g — ou réunies dans un trio.
Moutarde nature
Lisse, au piquant franc : la moutarde de tous les jours, pour une viande, une mayonnaise ou une vinaigrette.
Moutarde à l'ancienne
Des grains entiers qui éclatent sous la dent, pour un pot-au-feu, une charcuterie ou une croûte sur un rôti.
Moutarde au miel
La douceur du miel arrondit le piquant : pour un poulet rôti, un fromage de chèvre ou une sauce de salade.
Voir nos moutardes et condiments
Vous êtes un professionnel ?
Nous fabriquons aussi des moutardes, des sauces et des condiments sous votre marque, en agriculture biologique. Tout est détaillé sur notre page sauces, moutardes et condiments à façon.
Sources
- Décret n° 2000-658 du 6 juillet 2000 relatif aux dénominations des moutardes — graines, broyage, extrait sec, téguments.
- INAO, cahier des charges de l'indication géographique protégée « Moutarde de Bourgogne » — enregistrement par le règlement (CE) n° 1131/2009, version en vigueur issue de l'arrêté du 23 août 2021 et du règlement d'exécution (UE) 2023/1130 — procédé, absence d'échauffement, repos, part de vin, extrait sec.
- Agreste Bourgogne-Franche-Comté (DRAAF), « La moutarde », n° 14, octobre 2024 — surfaces, producteurs, approvisionnement de la filière.
- Académie d'agriculture de France, Les moutardes, 2023.
- Commission canadienne des grains, Quality of western Canadian mustard seed 2025 — huile, protéines, glucosinolates.
- Statistique Canada, « World to Canada: Pass the mustard », 2023 — premier exportateur mondial de graines de moutarde en 2021.
- Saskatchewan Mustard Development Commission, fiches techniques « Bran and Mucilage » et « Mustard Functionality » — part du tégument, mucilage, isothiocyanates.
- Lietzow J., « Biologically active compounds in mustard seeds: a toxicological perspective », Foods, 10(9), 2021 — glucosinolates, isothiocyanates, nitriles et pH.
- Okunade O.A., Methven L., Niranjan K., Turkish Journal of Agriculture – Food Science and Technology, 2020 — thermostabilité de la myrosinase de B. juncea.
- Borek V., Morra M.J., Journal of Agricultural and Food Chemistry, 2005 — dégradation de l'isothiocyanate de la moutarde blanche.
- INRAE-CIRAD-AFZ, tables Feedtables et Feedipedia, « Mustard bran » — valorisation du son.
- Encyclopaedia Britannica, « Brown mustard » — remplacement de la moutarde noire.
- Règlement (UE) n° 1169/2011, annexe II, point 10 — la moutarde, allergène à déclarer.
Les conditions opératoires citées sont celles de la littérature et des cahiers des charges publiés ; chaque moutardier a les siennes.
Voir aussi : la fabrication du vinaigre, la fabrication de la pâte à tartiner au chocolat et tous nos savoir-faire. Nous sommes toujours disponibles au 06 66 45 88 96.